Quand Croissy faisait la Une


 

1883 : le premier objet volant électrique atterrit à Croissy

À la fin du 19e siècle, les frères Gaston et Albert Tissandier, deux célèbres savants experts en aéronautique, effectuent de nombreuses ascensions en ballon à des fins scientifiques. Mais qui aurait pu imaginer que leur plus mémorable et plus retentissante expérimentation s’achèverait un jour… à Croissy ?

En 1878, Gaston présente à l'Exposition Universelle un dirigeable miniature muni d’une hélice entraînée par un moteur électrique puisant son énergie dans une pile.
Les essais très encourageants de cette expérience le conduisent à matérialiser « grandeur nature » son projet. Pendant deux ans, il se consacre au moteur et à sa batterie tandis que son frère élabore l'aérostat et sa nacelle en bambous.
Enfin, le 8 octobre 1883, la récompense de ce long travail se concrétise par leur envol à bord de l’insolite ballon de près de 30 mètres de long.

A 15h20, après sept heures de gonflement, l’aéronef s’élève à plus de 400 mètres d’altitude au-dessus de leur atelier d’Auteuil. Le moteur est alors mis en route, les hélices s’activent et, malgré un vent défavorable, le dirigeable se dirige vers l’ouest, survolant successivement le Bois de Boulogne, le Mont Valérien puis Rueil.

Une heure un quart après leur envol, les deux frères atteignent Croissy et décident d’atterrir en bordure de Seine près du pont de Bougival. La déperdition de gaz du ballon ne leur permet cependant pas de continuer l’expérience et de revenir à Paris. Après avoir péniblement parcouru quelques dizaines de mètres, l’aérostat doit regagner le lieu d’atterrissage. Il y demeure la nuit et n’est dégonflé que le lendemain.

Une foule nombreuse de curieux est venue, attirée par « ce poisson volant gigantesque ». Mais si l’on en croit les journalistes présents sur les lieux, la réaction des autochtones semble avoir été plutôt négative : « les visiteurs sont repartis de Croissy peu satisfaits des procédés avec lesquels ils ont été accueillis ». On dénonça en effet les « propos grossiers et obscènes » hurlés par les hommes et les femmes du village. Pourquoi ? Les nombreux badauds ont piétiné les plantations maraîchères, n’occasionnant pourtant que de menus dégâts. Les frères Tissandier se voient donc contraints d’expertiser les dommages afin de fixer à un chiffre raisonnable les indemnités exorbitantes que leur réclament quelques cultivateurs chicaneurs.
Relatant les faits, le journal L’Avenir conclue sévèrement : « On nous avait vanté ce pays de Croissy. On ne nous avait pas prévenus qu’il existait à trois lieues de Paris une population capable de manquer de respect aux bienfaiteurs de l’humanité... »

Mais la ville a su depuis se faire pardonner... une place des Frères Tissandier honore et perpétue aujourd’hui cette grande première scientifique, déterminante pour l’évolution de la navigation aérienne.


article paru dans "Côté Croissy" n°1 - mars 2003



Ne voyez-vous rien venir ?

Il peut être parfois fâcheux d’avoir des homonymes. En 1882, Croissy fut victime d’une méprise avec une commune du même nom. L’anecdote, amusante, fut largement plaisantée par la presse…


12 septembre 1882. Le maire reçoit une lettre émanant de l’autorité militaire le priant de porter à la connaissance de ses administrés, qu’au cours d’une série de grandes manœuvres, un corps de troupe de 1600 soldats fera très bientôt une halte d’une journée à Croissy, pour prendre de la nourriture et un peu de repos.
Immédiatement, le maire fait annoncer à son de caisse les dispositions de l’administration militaire et invite l’ensemble de ses concitoyens à prévoir des lieux de cantonnement et à s’approvisionner en vivres en quantité suffisante pour pourvoir à l’alimentation du nombre considérable de soldats qui est annoncé.
On comprend l’émoi qui se répand alors dans le village à cette nouvelle : le nombre d’hommes dont on attend la venue est égal à celui des habitants de la commune, chacun a donc droit à son soldat ! Les Croisillons se préparent aussitôt à recevoir de leur mieux les militaires. Les maraîchers aménagent promptement leurs granges et leurs cours, les boulangers enfournent des montagnes de pains, les bouchers découpent de larges entrecôtes, les charcutiers égorgent leurs pensionnaires pour en faire des pyramides de saucisses. « Sur les seules ressources en victuailles amassées aujourd’hui, le village tout entier aurait de quoi vivre pendant un mois », affirme t-on.

Enfin le jour J, à 10 heures du matin, heure indiquée par l’ordre militaire, tout le monde est à son poste : cuisiniers supplémentaires à leurs fourneaux, garçons servants à leur tables rangées en longues files, demoiselles sous leurs beaux atours, esquissant dans la glace le plus gracieux de leurs sourires pour conquérir le cœur de quelque pimpant officier.

Cependant 10 heures sonnent, puis 11 heures, puis midi… Quelques Croissillons, improvisés en sentinelles, se postent à toutes les entrées du village et interrogent tous les points de l’horizon. A un moment, un lourd tombereau qui revient à vide par la rue des Ponts, fait croire aux habitants impatients que le tambour approche suivi d’une troupe nombreuse. Ce n’est, hélas qu’une illusion, et le soir venu, tout le monde doit se résigner en s’avouant que cette prétendue arrivée de soldats n’était qu’une sinistre mystification. On rentre alors les victuailles et les gracieux sourires dépensés en pure perte... « Ainsi se termina cette journée mémorable qui laissera dans la population un souvenir impérissable ! » raille un journaliste.

Finalement, renseignements pris, tout s’expliqua tant bien que mal, plutôt mal que bien. Le maire, qui reçut nombre de protestations, n’était aucunement responsable de cette déconvenue, il n’avait fait qu’exécuter les ordres reçus qu’il ne devait pas discuter. Mais l’administration militaire, « qui n’avait pas mis ses bésicles », avait confondu Croissy-sur-Seine et Croissy-sur-Celle, petite commune de l’Oise…

Laissons le mot de la fin au journal de Saint-Germain, qui, évoquant l’affaire, conclut en plaisantant : « à la différence des carabiniers d’Offenbach qui arrivent toujours trop tard, les troupes de la République, par la faute de leur administration, n’arrivent jamais ! » 


article paru dans "Côté Croissy" n°3 - juillet 2003 


Adieu paysage !

Croissy fit couler beaucoup d’encre durant l’été 1885. Son île, « un des sites les plus pittoresques et populaires des environs de Paris », allait être transformée en « cloaque industriel ». L’affaire provoqua l’indignation générale...

C’est un article de l’Illustration, grand hebdomadaire national, qui révèle l’affaire : « Tous les Parisiens connaissent l’île de Croissy, ce nid de verdure, aux arbres si touffus et si élevés, aux ombrages si frais. Que de parties sous ces grands arbres ! Et de déjeuners sur l’herbe ! Que de bains délicieux, dans cette île si animée, si bruyante ! Tout cela, ce sera demain de l’histoire ancienne ». Que se passe- t-il ?

De riches spéculateurs, propriétaires de l’île, ont vendu aux enchères les magnifiques massifs centenaires, et ceux-ci vont être abattus pour être convertis en charpentes et en bûches.
Déjà, une scierie à vapeur s’est amarrée en bordure de Seine pour les débiter. Un financier milliardaire, Lebaudy, projette même d’y établir une immense raffinerie de sucre. « Mélasse et vert-de-gris constituent l’avenir de la banlieue. Les peupliers seront remplacés par des hautes cheminées de briques, les chênes par des chaudières et les buissons par des latrines », déplore-t-on. Et l’on se plaît déjà à regretter ce charmant coin de villégiature, définitivement condamné par une grosse usine polluante…

Une grande pétition ne tarde pas à être envoyée aux propriétaires de l’île les priant d’ajourner ce projet. Mais « la question d’argent jouant dans cette affaire un rôle plus considérable qu’il n’était à prévoir », la cognée, impitoyable, s’abat sur les arbres, sous les lazzis des fidèles du café flottant de la Grenouillère. Un journaliste ironise : « Fussé-je millionnaire, je n’aimerais pas à sentir sur ma tête la malédiction de Musette et de Mimi Pinson ».

Et pourtant, certains Croissillons se réjouissent, arguant la mauvaise renommée de cette île de perdition « dont les arbres et les buissons malhonnêtes cachent plus d’un larcin ».
Pas complètement cependant… car avec une lunette, on peut aisément voir ce qui s’y passe ! Or, la raison mise en avant pour justifier la construction d’un nouveau presbytère, est que de sa fenêtre, monsieur le curé parvient à distinguer avec sa longue-vue tout ce qui se passe sous les buissons de l’île située juste en face. L’abbé ne cesse de s’en plaindre. Le montant de la construction à réaliser devant sérieusement grever le budget de la commune, on a donc tout intérêt au déboisement de l’île. Et l’on cesserait ainsi de se moquer de Croissy, « mis dans l’alternative de bâtir un presbytère ou de voir damner son curé ».

Finalement, c’est le Journal de Saint-Germain qui va mettre un terme à ce qui n’était en fait... qu’une rumeur ! Le projet de raffinerie « est un bruit qui a pris naissance sans que rien ait pu le motiver ». Les propriétaires, quant à eux, ne font abattre que quelques centaines d’arbres.
A l’automne, un reporter parcourant les lieux après l’abattage observe « une grande quantité de jeunes arbustes, dégagés à présent, qui prendront vite un grand développement ».
Monsieu le curé dut donc fermer les yeux car il y eut encore de beaux jours pour l’île et sa Grenouillère...

article paru dans « Coté Croissy » n° 2 - mai 2003



Pas de Fête nationale à Croissy !

Juillet 1889. Partout en France, on s'apprête à célébrer le Centenaire de la Révolution. Or, fait unique dans tout le pays, la petite commune de Croissy se singularise en refusant de participer aux réjouissances nationales. Largement commentée par la presse, cette décision ne manqua pas de faire scandale...


En ce début d’été 1889, les Français se préparent à fêter l’anniversaire de la prise de la Bastille. Toutes les communes de France ont prévu de célébrer le 14 juillet, la Fête nationale, une manifestation patriotique et symbolique nouvellement instituée pour conforter la toute jeune IIIème République.
Mais la perspective de cette commémoration tourmente les sensibilités des membres du Conseil municipal de Croissy, quelque peu hostiles aux idées républicaines.
Aucun budget n'a été prévu pour « cet anniversaire qui rappelle des souvenirs de désordre et de sang ». Lors de la réunion du Conseil municipal du 5 juillet, il est donc décidé, par 9 voix sur 13 dont une abstention (celle, prudente, du maire), de ne rien organiser pour la Fête nationale du Centenaire. La séance s’achève sur les déclarations d’un des conseillers : « Que ceux qui veulent des fêtes aillent en chercher ailleurs, on en donnera assez partout ! ».

L'annonce de la délibération votée par le Conseil municipal provoque immédiatement un grand tumulte dans la population.
L'agitation ne tarde pas à atteindre la presse parisienne qui s'en fait aussitôt l'écho, amplifiant volontiers l'affaire. Les journaux s'indignent et se déchaînent contre une ville « qui a déchiré la tradition et piétiné les valeurs de la Nation ». Certains proposent même « la mise à l'index de cette commune réfractaire qui se met en état de révolte contre la République ».
De leur côté, de nombreux croissillons dont la fibre patriotique est froissée, projettent d'organiser le soir du 14 juillet « un grand charivari de poêles, chaudrons et casseroles » en guise de protestation.

Contrariée par une réaction d'une telle ampleur, la Municipalité s'empresse de revenir sur sa décision. Elle adresse aux journaux une note rectificative et fait annoncer que « la fête aura lieu comme prévu ». Mais les festivités annoncées vont se résumer en fait à quelques symboles peu démonstratifs...
« Les écailles tombaient des yeux des naïfs qui durent s'avouer qu'ils avaient été indignement mystifiés » raille un des journalistes venus nombreux assister au rebondissement de l'affaire. Sur le boulevard, le portail de la Mairie est simplement orné d'une dizaine de drapeaux et de quelques lampions. Pas de retraite aux flambeaux, pas de mâts, pas de pavoisement, pas d'illuminations et de feux d'artifice. Les rues sont désertes, les boutiques fermées, les becs de gaz éteints, « la lune elle-même, voilée de nuages, refuse son concours » ironise t-on. Cependant, un petit bal organisé à la hâte par et aux frais des commerçants, accueille une foule de Croissillons mécontents.

Souhaitant faire oublier cette maladresse, la Municipalité se justifia en prétextant une mauvaise interprétation du sens de sa délibération, affirmant que le refus de célébrer la fête nationale du Centenaire était « contraire à la vérité et n’est jamais entrée dans la pensée des conseillers ». Mauvaise foi ou pas, le compte-rendu de la séance si controversée du Conseil municipal fut soigneusement rectifié sur le registre municipal.
Ainsi, l'affaire tomba vite dans l'oubli, mais la leçon sera retenue. Par la suite, la Fête nationale du 14 juillet fut célébrée sans faute à Croissy.



Baignade dangereuse !

Été 1905. Parus dans les quotidiens parisiens, plusieurs articles lancent un cri d’alarme sur l’état du fleuve en aval de la capitale et en particulier aux abords de Croissy.
Surprenant, car on est loin de la vision idyllique des bords de Seine à la Belle Époque avec ses baignades et son canotage !


« Inhabitables par ses marécages, véritables repaires de serpents, charognes, moustiques et crapauds » tels étaient décrits au milieu du 17e siècle les abords de la Seine à Croissy. Les ingénieurs du Grand Siècle en firent cependant un séjour habitable et salubre en creusant le lit du fleuve, reliant ses îles entre elles et asséchant les marais pour la construction de la Machine de Marly qui alimentait les grandes eaux de Versailles.

Et pourtant, dans les années 1900, les rives de Croissy retrouvèrent leur détestable réputation du temps de Louis XIV. Pourquoi ?

En ce début de 20e siècle, le grand programme d’assainissement de la capitale a abouti au déversement dans la Seine, à Asnières, de l’ensemble des égouts parisiens. En aval du fleuve, l’eau naguère si limpide est devenue bourbeuse, grasse et écumante : « Qu’est devenu le temps des rudes équipes de canotiers et des têtes nageant au fil de l’eau ? Dans la traversée de Croissy, le fleuve présente une couleur uniformément noirâtre, une écume à rendre pâle une crème de chocolat… Les bouillonnements ininterrompus qui agitent sa surface révèlent un état permanent de fermentation putride. L’odeur et les manifestations gazeuses qui en résultent sont non seulement insupportables à l’odorat, mais encore dangereuses pour la santé des habitants qu’elles menacent de fièvres paludéennes et autres affections connexes ».
Le paludisme à 10 kilomètres de Paris ! Bien des rumeurs, et du meilleur goût, sont rapportées par la presse : « Du haut du pont de Bougival, un désespéré se jette à l’eau, on le repêche immédiatement et, pour quelques instants seulement, on le ranime. On l’interroge : - Un ami m’a dit qu’à Croissy je ne me manquerais pas, car si je n’étais noyé, je serais sûrement empoisonné… »

Un journaliste du journal quotidien Le Matin se rend au bord de ce « Styx infernal » afin de vérifier les faits. Mais si l’odeur est réellement incommodante, le problème n’est en fait qu’épisodique.
La Seine forme au niveau de Croissy deux bras. Le bras côté Rueil est barré à son extrémité aval par les écluses de Bougival, il est donc profond et toujours plein d’eau. Le deuxième bras, côté Croissy, est barré à son extrémité amont par le barrage de Bezons et n’est alimenté à l’époque que par l’eau que laisse passer ce barrage. Avec les chaleurs de l’été, le débit du fleuve diminue fortement dans ce bras qui n’est presque plus alimenté. Les « eaux » y stationnent, s’évaporent, croupissent ; les vases fermentent…
Interviewées à leur tour, les autorités locales confient pourtant, fatalistes : « Les eaux du fleuve ne sont ni plus limpides ni plus bourbeuses que naguère… Tant que Paris sera en amont du fleuve, nous aurons à souffrir des scories évacuées. Mais le mal est supportable et la fraîcheur des rives en est à peine diminuée. Demandez-le plutôt aux Parisiens nombreux qui, dans la saison chaude, viennent dans notre contrée chercher le repos et la tranquillité ».

Mauvaise foi ou pas, des mesures seront cependant prises au cours des étés suivants pour accroître le débit du bras droit. Enfin, l’épandage des « boues » déversées à Asnières sera pratiqué dans les plaines maraîchères de Gennevilliers, de Triel et d’Achères. Les années suivantes, la salubrité du fleuve s’améliora mais le bon vieux temps des baignades et du canotage ne revint jamais plus…

article paru dans « Coté Croissy » n° 6 - janvier 2004

 


Pauvre marquis…

Octobre 1848 : un reportage paru dans l’hebdomadaire l’Illustration, évoque la vente aux enchères des collections du marquis d’Aligre, une des plus grandes fortunes de France, propriétaire à Croissy… d’étonnantes demeures !


Le marquis Étienne-François d’Aligre (1770-1847), Pair de France, vient de s’éteindre à Paris. Son mobilier et ses œuvres d’art sont mis en vente dans sa propriété de Croissy : Le Colifichet. Deux journalistes parisiens, piqués de curiosité et appâtés par la perspective alléchante de découvrir ses trésors, décident d’assister à ces enchères publiques. Venus en train, ils débarquent à la gare de Chatou, longent l’avenue des Tilleuls menant à Croissy et s’arrêtent, surpris, devant les étranges maisons qui s’égrènent le long de la voie. Ils interrogent les passants :

- « Bonnes gens, à qui cette grande maison dont le toit concave a la forme d’un chapeau chinois ? »
- « C’est la maison du singe, elle n’a pas d’escalier. Elle appartient à Monsieur d’Aligre ! »
- « Et celle-ci, dont la façade ressemble au portail de l’église Saint-Roch ? »
- « C’est la maison du perroquet de Monsieur d’Aligre ! »
- « Et vous, bonnes gens, à qui cette maison gothique à la dentelle de pierre ? »
- « A Monsieur d’Aligre ! »
- « Et vous, braves gens, à qui cette folie de statues mythologiques et cette colossale habitation que surmontent en guise de paratonnerre deux cochinchinois gigantesques ? »
- « Ça, messieurs, c’est le palais du Colifichet, à Monsieur d’Aligre. Il y a 60 chambres dedans mais le marquis y vivait tout seul ».

Le défunt marquis s’était épris de Croissy et se plaisait à y jouer les architectes et… les promoteurs immobiliers. Il y semait, pour se distraire, les pagodes, les chalets suisses et les chaumières « fantastiques ». Il en dressait lui-même les plans, des plus excentriques, sans vouloir entendre les observations des architectes, puis en faisait commerce.
Seul vestige aujourd’hui de ses nombreux caprices architecturaux, le « pavillon Henri IV », 4 avenue des Tilleuls, est un des premiers témoignages locaux de l’architecture néo-gothique, qui fait alors fureur.

Les reporters pénètrent enfin dans l’enceinte du fameux Colifichet, un bien curieux château surmonté d’un belvédère couronné d’énormes statues aux couleurs criardes. Ils traversent, émerveillés, le parc anglo-chinois où cavalent des centaures, contournent un « dédale crétois », une pagode orientale, un kiosque multicolore en coquillages et un péristyle romain.
Enfin, dans une grande salle du rez-de-chaussée, commence la vente aux enchères. Impatients, nos deux journalistes se sont placés au premier rang pour mieux rendre compte des trésors inimaginables entassés dans la demeure princière du « Médicis de la contrée ». Mais quelle n’est pas leur surprise !

« Voilà un marquis qui possédait de son vivant 300 maisons, et qui n’avait pas un seul beau tableau dans sa galerie, une assiette qui ne fût ébréchée, un fauteuil quelque peu confortable, un coussin quelque peu moelleux pour ses membres octogénaires », expliquera l’un d’eux. Pour conclure, pince-sans-rire : « C’était bien la peine de posséder 60 millions pour entasser de telles misères et de pareilles gravelures dans un château de luxe. Nous eussions juré assister à la vente par autorité de justice de quelque malheureux mobilier d’hôtel garni ».

Omnia vanitas… tout n’est que vanité, y compris les millions eux-mêmes ! Pauvre marquis d’Aligre !


article paru dans « Coté Croissy » n° 5 - novembre 2003



1910 : Le pont de Croissy enfin libre !

Croissy est en fête ce 16 mai 1910. Et pour cause : la traversée du pont, jusqu'alors soumise au paiement d'un droit de passage, est à présent libre et gratuite.
La fin de cette servitude ne manqua pas d'attirer l'attention de la presse.



« Comment admettre dans une région si proche de Paris qu'il y eût encore ce vestige presque féodal, digne tout au plus d'une commune rurale de quelque pauvre département ? » s'étonnait un journaliste parisien en ce début d'année 1910. Petit retour en arrière...

Jusqu'au milieu du 19e siècle, Croissy a souffert de son isolement géographique, à l'écart des grandes voies de communication qui traversaient la Boucle. Le pont de Bougival, construit en 1858, permit enfin le désenclavement et l'ouverture de Croissy sur l'extérieur. Grâce à lui, le village s’étendit et s’urbanisa autour de l'axe rue des Ponts - Patte d'Oie - Boulevard. Mais Napoléon III, par décret impérial, eut la triste idée de concéder à l'ingénieur-constructeur de l'ouvrage, la perception d'un droit de péage pour une durée de 75 ans, perception qui ne devait donc s'achever qu'en... 1933 !

Longtemps, les Croissillons comme les habitants des communes voisines, s'indignèrent et manifestèrent leur volonté de se voir affranchir de cette pesante contrainte. Mais rien à faire. La petite loge, tant détestée, continuait à abriter le receveur, sa barrière et sa caisse.
Il faut dire que les tarifs étaient pour le moins contraignants. Ils s'appliquaient à toutes sortes de passagers et de véhicules : que l'on soit seul, à pied ou à cheval, en charrette, en automobile, à « vélocipède » ou en omnibus, il fallait débourser sans faute. Et les animaux aussi, comme en témoigne un article du règlement : « Chaque paire d'oies et de dindons, comme chaque cochon et chaque bouc, seront soumis à une taxe, non compris le conducteur » !
Certes, ce pont à péage avait marqué un progrès sur le vieux bac qui pendant des siècles avait relié Croissy à la rive gauche, mais quelle gêne pour la circulation des populations et des marchandises !

On comprend alors les efforts tentés, les énergies déployées en ce début de siècle pour abréger ce servage anachronique qui n'avait que trop longtemps duré. En 1910, l'État, le Conseil général, 14 communes et des centaines de souscriptions de particuliers s'élevant à un montant de 220.000 francs permirent enfin son rachat et l'abolition de cette servitude.
Pour célébrer cette « libération », une grande fête est organisée sur le pont le 16 mai 1910, évènement qui réunit une foule de plusieurs centaines de personnes venant de toutes les localités environnantes. Les discours s'enchaînent et les journalistes, venus nombreux, ne manquent pas de relever le mémorable « les populations des deux rives se connaîtront mieux encore et s'aimeront davantage » déclaré, très sérieusement, par le député-maire de Chatou, Maurice Berteaux. Enfin, de même qu'on avait autrefois démoli la Bastille, on procède à la destruction symbolique d'un monument modeste mais désormais inutile : la maison de receveur des droits. Sous les applaudissements de la foule !

Un journaliste, commentant les faits, présageait : « la circulation pourra désormais s’amplifier sur ce pont qui sera bientôt un incontournable lieu de passage de la région. » Notre pont actuel, reconstruit en 1968, ne dirait pas le contraire, s'il le pouvait...

article paru dans « Coté Croissy » n° 4 - septembre 2003

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